CINQ QUESTIONS A YVAN NAFTEUX SUR LE BRESIL

Nous poursuivons notre série d’entretiens avec aujourd’hui, monsieur Yvan Nafteux, qui est Directeur opérationnel au Brésil chez DCM Minerals,  une société spécialisée dans l’exploration, la commercialisation et l’exportation de produits miniers. Ils nous est apparu intéressant d’avoir le regard d’un européen sur l’économie et le monde des affaires de ce pays passionnant.  

Le  Brésil en chiffres :            

6ème puissance mondiale                                                                                                 

Tx de croissance : 4% en moyenne depuis 2003

Tx de chômage : 6% en 2011

Tx d’inflation : 6.5% en 2011            

 

Monsieur Nafteux, vous avez effectué une carrière dans le secteur minier, notamment au Brésil. Pouvez-vous SVP vous présenter brièvement et nous parler de vos activités ? 

Yvan Nafteux :  

Effectivement, après une maîtrise de gestion à l’Université de Louvain (Belgique), j ai effectué l’essentiel de ma carrière surdes postes de management opérationnel et de reporting financier. La société DCM Minerals qui m emploie, (capital fermé et non côté) opère essentiellement en contrats de sous-traitance, principalement dans la phase de prospection minière au sein de régions enclavées à fort potentiel en ressources.   

On parle souvent en Europe de la difficulté des entreprises étrangères à venir s’installer au Brésil. Pouvez-vous nous expliquer concrètement les freins à cette situation ?

Ce problème est-il dû à la bureaucratie brésilienne ? À la corruption ? 

Yvan Nafteux : 

Il m est difficile d avoir une vision objective et complète vu la spécificité de ma branche d’activité.

Le Brésil n’est pas un espace naturel de libre- échange ou de ‘ easy dealing ‘ à l’américaine.

Il y a effectivement une très forte culture de contrôle, génératrice de très fortes pesanteurs administratives totalement contraires à l initiative privée.

Ensuite, le Brésil est caractérisé par une économie fortement centralisée au pouvoir régulateur et principalement soucieux des intérêts de la nation brésilienne.

Poser à l’entrée des entraves et des barrières dissuasives en tout genre est le produit d’un pur pragmatisme typiquement brésilien.

Enfin la corruption en affaires, très réelle, est le résultat de très graves défaillances organisationnelles et institutionnelles qui trouvent leurs sources dans l’histoire profonde et dans l évolution du Brésil. Malheureusement, une posture radicale visant à y remédier, est totalement inconcevable vu que le pouvoir en place ne peut se maintenir que par un système d alliances, et donc de renoncements.

En dernier lieu, la qualité des produits et services brésiliens est souvent correctement adaptée à la demande intérieure, les entreprises locales sont très réactives, capables de se regrouper en véritables cartels en cas de menace étrangère, ce qui réduit souvent la possibilité de véritable création de chaînes de valeur pour les européens. 

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaiteraient travailler avec le Brésil ?

Quelles sont les clés pour comprendre les codes culturels ? 

Yvan Nafteux : 

Je pense que la capacité d’ouverture, avec tous ses corollaires tels que la maîtrise parfaite de la langue  brésilienne, la capacitéà renoncer à un certain européocentrisme dans l’ approche des problématiques locales, est le socle de base d une approche réussie.

 Mais la question est très complexe. Les grandes villes brésiliennes ont des structures socio-économiques très proches des villes européennes, simplifiant de la sorte les grilles de lecture pour les cadres expatriés, tandis que les régions intérieures, souvent enclavées exigent de très gros efforts d’adaptation.  

Comment définiriez-vous aujourd’hui le Brésil ? Une puissance émergente freinée dans son développement par ses paradoxes et ses contrastes (pauvreté, corruption, violence, criminalité) ? Ou encore un pays pauvre qui ne sait pas tirer profit de son immense potentiel ?

Y a-t-il un modèle de développement typiquement brésilien ? 

Yvan Nafteux 

Le Brésil est un pays émergé tout simplement : 6éme PIB mondial avec la France en ligne de mire, mais qui aurait du l’être depuis longtemps.

Les contrastes demeurent totalement inacceptables, mais la tendance amorcée depuis l’ère du président Fernando Henrique Cardoso marque un recentrage particulièrement encourageant. La grande pauvreté est en fort recul, et une classe moyenne de 110 millions d habitants bénéficie de la rente économique de la croissance du Brésil.

Le Brésil a largement profité de l industrialisation de la Chine (exportateur de fer pour la construction et l’industrie automobile chinoise), ce qui a permis de dégager des marges de manœuvre pour une politique keynésienne  très volontariste, qui a fait décoller la demande intérieure, rendant courage, espoir et dignité aux déshérites qui ont pu sortir de ‘ l’ enfer ‘des circuits informels.

Le président Lula da Silva a largement profité de ce cycle conjoncturel très porteur, mais avait incontestablement le charisme nécessaire pour redonner cette rage de vivre à chacun, et cette énergie très spécifique que l’on ressent ici.  

Quels sont d’après vous les acquis et réussites de la période Lula da Silva (2003 -2010) à la tête de la gestion du pays ? Et quels sont les prochains défis qui attendent le gouvernement de Dilma Rousseff  ? 

Yvan Nafteux:  

Il y a une fascination, évidemment bien compréhensible sur la personne. Derrière une rhétorique assez radicale, Lula était en réalité un formidable homme de  compromis. Si le bilan de sa gestion est d avoir fait sortir en 8 ans près de quarante millions de brésiliens de la misère noire,  les méthodes ont rapidement créé des systèmes de pouvoir abusifs, des formations de véritables cartels et autre passe-droits en tout genre.

Tout ceci est le fruit d accords de ’ coins de table’ , véritable marque de fabrique du PT, parti du président Lula gangrené en outre par de graves affaires de corruption depuis 2004.

Pour remédier à ce déficit, le parti des travailleurs (PT) n’a dû sa survie qu’à une série d’ alliances qui ont complètement brouillé son image initiale. C’est tout à l’honneur de la présidente Dilma Rousseff de travailler en profondeur sur la réforme et la modernisation des institutions, privilégiant de la sorte la justice avec le consensus des élus. Ceci est un dossier critique pour le Brésil, sans doute aussi important que l éradication de la pauvreté. Si on les compare aux sociétés de type scandinave, qui nourrit l’imaginaire brésilien, le retard à combler est gigantesque en réalité.  

Où en est le problème de la déforestation du premier poumon de la planète, l’Amazonie ? Y a t il une conscience brésilienne face à cette tragédie ? 

Yvan Nafteux :

Replaçons le contexte.

Dabord un fait fondamental : le Brésil n’acceptera jamais la moindre remontrance internationale sur la gestion de l’Amazonie. C’ est un dossier essentiellement intérieur, vu du Brésil. Ensuite, l écologie au Brésil est restée longtemps une pensée urbaine et universitaire, finalement assez éloignée des déshérités qui se battaient pour avoir la possibilité d’ exploiter des arpents de terre. Ils sont maintenant à leur compte, débarrassés de liens féodaux.  Enfin, le code forestier, datant de 1934, nécessitait une réforme profonde, que l administration Lula n’a par ailleurs pas cessé de chercher à éluder.

Cette réforme a été votée l’an passé et c’ est un cuisant échec personnel pour Dilma Roussef qui s’est battue en vain pour convaincre ses alliances politiques. (impératives pour le PT trop isolé à Brasilia à faire « payer les pollueurs ».

La réforme responsabilise davantage les acteurs, mais la logique prédatrice et ‘court- termiste’ préside toujours son esprit. 

Comment voyez-vous l’évolution du brésil ? Peut-on parler aujourd’hui de l’émergence d’une classe moyenne ? 

Yvan Nafteux : 

Je pense que la classe moyenne sera le principal levier du développement du Brésil.

Elle est au centre de toutes les attentions, vu qu’elle constitue un véritable gisement de richesse économique. La rente économique du pays vient principalement du travail productif et privé, qui se ‘ tiertiarise ‘ de plus en plus, à l’instar des économies post-industrielles.

L’ un des objectifs de l’administration Rousseff est le secteur de l’éducation, y compris la formation permanente des adultes, ce qui élèvera le niveau de qualification général des cadres intermédiaires, véritable talon d Achille dans la création de valeur. D’ autre part, de gros efforts sont entrepris pour améliorer les infrastructures de transport, ce qui permettra de désenclaver les régions et surtout accroître la mobilité des gens.  

Mais c est évidemment un simple scénario, le Brésil ne peut être une île isolée du reste du monde. Si certains grands programmes publics échouent, l’emploi risque de se retourner et de retarder ce processus de modernisation. 

Pour conclure, comment voyez-vous le Brésil en 2020 ? Est-il pour vous le nouvel Eldorado ? 

Yvan Nafteux : 

Je pense que l’administration Rousseff réussira à moderniser les institutions, et pourra trouver les majorités suffisantes pour faire passer les réformes, qui sont les véritables priorités pour instaurer un état réellement moderne.Le cap est difficile, les blocages sont nombreux mais le gouvernement conserve un réel soutien populaire après avoir géré avec succès plusieurs dossiers délicats. D’un point de vue économique, le Brésil jouera très gros si le projet  Pré-sal , fabuleux gisement de pétrole off shore qui oblige la compagnie Petrobras à lever 260 milliards de dollars d’ ici 2015, ne donne pas les rendements escomptés.

Ce qui est loin d être une hypothèse absurde ! (Voir les études des analystes financiers sur Petrobras). La notion d’ Eldorado fait appel à une accaparation rapide et prédatrice d’un espace, à l’image du Far West américain. C’est tout à fait exclu aujourd’hui au Brésil !

D’autre part, la rentabilité des sociétés au Brésil, de taille et  de secteurs comparables à celles des entreprises européennes, ne permet pas d’affirmer que les niveaux de profit soient significativement supérieurs. Le partage entre le profit, qui rémunère le risque de l’investisseur au Brésil, et le travail, sont très similaires à ce qui est observé dans l’Union européenne.  

Merci Monsieur Nafteux pour cet entretien.

Muito obrigado Senhor Nafteux para esta entrevista. 

C.C. Forster, le 12 avril 2012.

Article récent sur le Brésil :

Le Monde du 14 décembre 2012 :

Entretien avec la Présidente du Brésil Dilma Rousseff -14 Décembre 2012.

Publié par Marion Bain pour l’Entreprise.com le 4 Septembre 2012.

http://lentreprise.lexpress.fr/international-export/bresil-un-eldorado-sous-haute-protection_34854.html

Site estadao.com.br : O Estado de S.Paulo

(http://www.estadao.com.br/noticias/impresso,nem-sei-se-posso-mas-quero,918670,0.htm#)

Financial Times January 8 2013 :

Consumer rhythm

Les Echos du 6 janvier 2014 :

Brésil : des opportunités de carrière, mais pas un eldorado.

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