Cinq questions à Patrick Bourdil sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE)

Nous continuons notre série d’entretiens avec aujourd’hui, monsieur Patrick Bourdil, expert en matière de responsabilité sociétale des organisations, concept qui comme l’intelligence économique, est un outil pour la compétitivité, la création de valeurs durables et l’innovation.

 

Crédit photo : © Carlos Santa Maria – Fotolia.com 

Monsieur Patrick Bourdil, vous avez effectué une grande partie de votre carrière professionnelle dans des Directions Générales de sociétés, Pouvez-vous vous présenter et nous parler de vos activités et de vos projets en cours ? 

Patrick Bourdil :  Effectivement, J’ai exercé différentes fonctions de management au sein de PME PMI de 100 à 300 personnes. Ma carrière a été riche en postes de Direction et en secteurs d’activité. Je dirai que le management opérationnel de centres de profits, des équipes pluridisciplinaires qui les constituent et des projets qui les animent est mon cœur de métier depuis 30 ans. Aujourd’hui, je mets ma transversalité, au service exclusif de projets, dans un domaine qui a toujours eu un sens particulier pour moi et où la transversalité est juste un pré requis ; le développement durable et sa traduction opérationnelle : la responsabilité sociétale des organisations (RSO).  

Cette discipline exige des compétences en économie (acquises par ma formation à l’Essec et par mes années d’expérience en entreprise) en sciences sociales et humaines (acquises lors de mon DEA en psychosociologie et de mes fonctions RH successives) en gestion environnementale (acquise au CHEDD) et enfin en gouvernance pour faire fonctionner tout cela harmonieusement et là mes postes de DGA et DG m’ont beaucoup appris.  

J’ai fondé une société coopérative de participation ( Scop) qui réalise des enquêtes sociales mettant en relation le bien-être des salariés du public et la maturité de l’employeur en matière de responsabilité sociétale (www.employeur-responsable.fr). 

En parallèle à cette activité, je travaille sur un outil d’autodiagnostic des compétences en Développement Durable au sein de Compétences 21, initié par Jacques Bregeon, le fondateur du Collège des Hautes Etudes du Développement Durable (CHEDD) il y a 17 ans. 

Je co-organise les trophées annuels Essec alumni du Développement Durable avec Jacques BERTHEAS, président du club Essec Energie et Développement Durable. 

Je participe également en tant qu’expert référent à des actions de formation, sensibilisation pour le Réseau International de Valorisation de l’Enseignement Supérieur (RIVES). Mais la RSO est une maîtresse exigeante et je n’ai pas résisté à l’appel de la certification  « évaluateur » sur la norme ISO 26 000 RS  par l’AFNOR. 

Vous avez occupé un poste de directeur de projets RSE. Pour les non initiés, comment définiriez-vous la RSE, c’est-à-dire la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise ? Est-ce un concept ? En quoi cela consiste plus précisément ? 

Patrick Bourdil : La Responsabilité sociétale de l’entreprise est la mise en œuvre opérationnelle du concept général de développement durable. Traduit ainsi dès 1987, ce concept aurait pu se qualifier de soutenable, de raisonnable ou de responsable. 

Je souhaite préciser que le Développement Durable ne se réduit pas à l’environnement. Le Développement Durable concerne d’abord et avant tout l’avenir de l’Homme. A qui et à quoi doivent servir une mer poissonneuse ou une entreprise fleurissante si ce n’est à l’Homme, durablement,  partout sur la planète ? 

C’est la seule bonne question à se poser pour comprendre l’ampleur de la définition. Une organisation est « responsable » de ses décisions et de l’impact de ses décisions vis-à-vis des Hommes qu’elle emploie, à qui elle fournit produits ou services, vis-à-vis du système économique qu’elle alimente au travers de ses achats, de ses accords, de ses innovations et de leurs conséquences vis-à-vis de l’environnement selon ses procédés de fabrication, son empreinte en eau, en CO², etc. Et enfin vis-à-vis de sa politique générale de management de l’ensemble des responsabilités (sa gouvernance). Il ne s’agit pas d’une mode mais d’un changement de paradigme que nous impose l’économie mondiale, l’accroissement de la population, la consommation de ressources qui ne se renouvelleront pas (assez rapidement à l’échelle de l’Homme…) 

*(RSE quand on ne parle que des Entreprises ou RSO quand on englobe l’ensemble des Organisations telles qu’entreprises publiques et privées, ONG, associations, états, etc)  

Peut-on considérer la RSE comme un outil d’intelligence économique pour l’entreprise ? 

Patrick Bourdil  Nous observons que d’une part l’Intelligence économique (IE) est : 

  • un ensemble d’activités de collecte, de traitement, d’analyse, de diffusion et de protection de l’information utile aux acteurs économiques
  •  Et que d’autre part, les acteurs du secteur la conçoivent dans un esprit d’éthique et de déontologie, Alors Oui,  l’intelligence économique est au service de la RSO. De plus nous constatons que de plus en plus l’intelligence économique se décline pour servir d’autres « intelligences ». C’est le cas de l’intelligence sociale qui propose la mutualisation de l’information dans un but de performances collectives profitables à tous les acteurs. Enfin si l’on reprend le triangle vertueux de l’intelligence économique, nous y trouvons la veille, la protection et enfin la diffusion (influence) qui propage informations et normes de comportements.  

Puisque vous l’évoquez, existe-t- il des normes nationales ou internationales en matière de responsabilité sociétale des entreprises ?  

Patrick Bourdil: Oui il existe depuis novembre 2010 une Norme internationale signées par 72 pays et gouvernements. Il s’agit de l’ISO 26 000 RS (RS = responsabilité sociétale).

  Fruit de 5 années de négociation, d’adaptation pour respecter les lois, les conventions et la culture de chacun des signataires. Un travail colossal dans lequel la France n’a pas déméritée. Elle complète des initiatives antérieures tel que le Pacte mondiale des Nations Unis lancé par Monsieur Kofi ANNAN en 1999 au forum économique mondial de Davos ou encore le Global Reporting Initiative (GRI) qui donne aux organisations un cadre fiable et crédible pour leur reporting en matière de développement durable.(www.globalreporting.org). La norme ISO 26000 RS tient compte de l’ensemble de ces sujets plus un ;  la demande formelle des consommateurs pour pouvoir apprécier le caractère bien fondé, réel et légitime des actions et déclarations des entreprises en ce qui concerne leur réelle responsabilité sociétale… 

Si cette norme internationale unique en son genre n’est pas « certifiable », elle porte en elle l’espoir de voir enfin les organisations se mettre en ordre de bataille. L’enjeu de ce combat n’est rien d’autre que de permettre à nos petits enfants de satisfaire leurs besoins (y compris primaires : air, eau, protéines, …) comme nous avons pu satisfaire les nôtres depuis que nous sommes nés… 

Sur votre site http://www.alliances-eco.blogspot.fr/, vous parlez d’alliances entre l’écologie et l’économie,  pouvez-vous nous préciser votre pensée ?

 Patrick Bourdil : En effet je fais volontiers le lien entre écologie et économie . Dans la nature nous trouvons des sociétés organisées qui ont plus de 300 000 ans. Regarder comment elles évoluent me semble pertinent pour comprendre ce que pourrait être notre futur. Nous restons malgré notre intelligence, des êtres biologiques soumis à l’inexorable évolution darwinienne…

La plupart des grandes inventions nous ont été dictées par l’observation de la faune et de la flore. Je cite l’exemple de la fourmi qui protège le puceron pour le traire. Celui-ci échange lait contre protection. Les exemples de coopérations économico-écologistes, d’alliances gagnants/gagnants se comptent par milliers, comme pour nous enseigner la voie de la durabilité des accords. 

Je ne suis pas du tout inquiet pour la planète, elle a connu des catastrophes bien pires que l’Homme. Elle mettra quelques millions d’années pour s’en remettre. C’est pour les générations qui naissent aujourd’hui que je mène mes actions de sensibilisation à la RSO. 

Comment peut-on concilier en 2012 performance économique, bien-être des employés et responsabilité sociétale ? 

Patrick Bourdil : C’est LA question qui résume tout à la fois les difficultés et les pistes de solutions. Elle invite à redéfinir ce qu’est la performance économique :  

S’agit-il de la réussite commerciale qui profite à toutes les parties prenantes de l’entreprise tels que salariés, fournisseurs, actionnaires, consommateurs, institutions, etc. ? 

Le bien-être des employés ne consiste-t-il pas au maintien du bien-être physique, mental, social ainsi qu’à la prévention des effets négatifs sur la santé des conditions de travail, sans oublier d’éventuelles adaptations liées aux besoins physiologiques ou psychologiques des hommes et des femmes exerçants  une activité ? 

Enfin la responsabilité sociétale, telle que nous l’avons définie, sonne comme un plan d’action consécutif à un triple constat :  

       1) Nos modèles économiques doivent affronter les nouveaux enjeux du développement raisonnable (capitalisme à bout de souffle, raréfaction des matières premières, nouvelles puissances économiques émergentes, …) 

       2) Les organisations sont confrontées à des impératifs qu’elles n’ont jamais eu à gérer jusqu’à ce jour (réglementations renforcées pour produire propres, consommateurs éveillés de plus en plus exigeants, « court-termisme » des marchés,…) 

       3) Aucun modèle existant ne donne aujourd’hui de solutions abouties ou de solutions clefs en mains… 

Cela implique des « transformations » significatives des organisations et de leur gouvernance. J’ajouterais que l’acceptation de ce constat n’est plus une question d’opinion mais de bon sens géopolitique. Ainsi, au-delà de leurs performances économiques ou financières, les organisations sont désormais évaluées sur leurs performances sociales, environnementales, citoyennes, en un mot  leurs performances sociétales… 

Pour conclure, Quelle dernière question  voudriez-vous que l’on vous pose ? 

Patrick Bourdil : Comment éveiller la conscience d’un chef d’entreprise ou d’un dirigeant d’une institution, pour  l’engager  à entamer  des démarches de Responsabilité sociétale ? 

Un dirigeant est doté de bon sens pragmatique. Je rappellerais donc  ce que les experts de 72 pays (représentants 3 978 000 000 personnes) ont souhaité voir apparaître en introduction du document référencé :  NF ISO 26000 X30 026 (nom officiel de la norme) 

«La performance d’une organisation en matière de responsabilité sociétale peut avoir une incidence sur : 

- Ses avantages concurrentiels, sa réputation 

- Sa capacité à attirer et retenir ses salariés, actionnaires, clients, fournisseurs … 

- Le maintien de la motivation, de l’engagement, de la productivité de ses employés… 

- La vision des investisseurs, donateurs et de la communauté financière en général  

- Ses relations avec les autres entreprises, les pouvoirs publics, les médias, … » 

Je rajouterais qu’en faisant ce choix, il mettra en place les conditions optimales pour :

 1)  Eveiller la conscience des collaborateurs sur les enjeux socio-économiques du Développement Durable en s’appuyant sur les valeurs présentes et partagées au sein de l’organisation 

2)  Faire de l’innovation dans les processus, les idées, les produits ou les services le fer de lance de la création de valeurs pour l’entreprise.

3) Mobiliser l’ensemble des acteurs de la sphère d’influence pour porter les projets et renforcer la confiance et la fierté des collaborateurs. 

4)  Engager l’organisation dans la voie de l’évaluation et donc de l’amélioration continue en s’appropriant et en s’appuyant sur une norme internationalement reconnue. 

5)  Et enfin, faire de cette transformation l’un des plus beaux projets d’entreprise qu’il lui est jamais été proposé de mener et le faire savoir. 

S’approprier les principes et valeurs de la RSO, c’est offrir à son organisation un avantage concurrentiel  par l’amélioration de sa chaîne de création de valeurs tout en étant acteur du développement durable de l’Humanité à laquelle nous appartenons. Alors, plutôt que de vivre le futur comme la punition aux comportements passés, je propose que nous retrouvions l’enthousiasme de la mobilisation et l’exaltation que procure l’innovation. Et si ce que nous appelons la crise n’était qu’un passage vers une sobriété heureuse … ?  

Merci Monsieur Bourdil  pour cet entretien.

http://www.alliances-eco.blogspot.fr/

pb@employeur-responsable.fr  

C.C Forster, le 6  juillet 2012

Une Réponse

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